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De l'extraordinaire au moralisme

Pinocchio, est pour beaucoup souvenir de notre enfance. On sait son incroyable parcours ; on se souvient de ce dur apprentissage de la vie, ce parcours initiatique qui le mène enfin à devenir le petit garçon, en chair et en os qu’il souhaitait. Pinocchio de Collodi est avant tout un conte, que Pommerat (en se le réappropriant) magnifie et rend plus réel et fantasmatique d’une pierre deux coups.

Cette grande salle de l’Atelier Berthier est remplit à craquer. Petits et grands enfants sont réunis sans distinction. Monsieur Loyal, torse nu et micro, nous reçoit de sa voix à la fois grave et accueillante ; il nous contera l’histoire « extraordinaire et véridique » de ce grand petit Pinocchio ; être naif assoiffé d’aventures et de découvertes La scène est sombre, propice à l’imaginaire des contes effrayants que beaucoup d’enfants redoutent. La musique et les bruitages se font tonitruants quitte à faire sursauter la moitié de la salle. L’ambiance orageuse, pesante, nous amène dans un univers plutôt noir, plutôt triste, placé sous le signe de la pauvreté de Geppetto. L’illusion est omniprésente, les noirs à répétition – qui, au bout d’un moment peuvent agacer le spectateur - permettent de nous emmener d’un tableau à un autre. On participe presque à la création de notre cher petit pantin. De noir en noir, on voit Geppetto le transformer à partir de ce tronc d’arbre hanté, hanté d’une forte envie de vivre. Chaque tableau est emprunt de poésie, de celle d’une dure réalité à la plus étonnante et fantasmatique vision. On hésite pas sur la violence des deux escrocs, sur la cruelle dureté de Pinocchio qui agresse son père pour avoir de quoi s’habiller, de quoi manger. Laissant le pauvre homme avec encore moins qu’il n’avait. On est aussi émerveillés que Pinocchio par cette cantatrice de cabaret/boite de nuit dont la voix résonne dans toute la salle. On est apaisé par la beauté pure de la marraine de Pinocchio, si grande, inatteignable reine. Cette marraine qui promet à Pinocchio de le transformer en petit garçon s’il ne ment plus, s’il devient gentil avec son père et qu’il va à l’école. Pinocchio devient le meilleur élève de sa classe. Sur scène, les bancs d’école trônent avec pour élèves des espèces de mannequins animalisés ; donnant à Pinocchio humanité. Nous somme dans une réalité rêvée, entre réel et rêve. La mise en scène de Pommerat permettra aux plus grands de percevoir le parallèle avec la société d’aujourd’hui, société d’illusion, d’argent facile et de consommation ; comme sa mise en scène un monde du trompe l’œil ou l’essentiel reste à découvrir .Alors que les enfants seront envahit par l’univers fabuleux et les aventures de Pinocchio, à qui ils s’identifient sans doute.

Pinocchio est joué par une petite comédienne, il ne semble pas vraiment avoir d’identité sexuelle définit, mi-homme mi-femme, il laisse aux enfants s’imaginer qui il est. Le jeu des comédiens sans afféterie ni réalisme se place à un endroit intime et ambiguë, on prend part à l’histoire ; à la souffrance de Geppetto qui rêvait d’un petit garçon, à celle de Pinocchio qui rêve d’être riche, à celle de son jeune camarade de classe qui rêve de liberté.

Rien n’est fait à moitié, avec Pommerat, tout est beau. Les effets de lumières, de contrastes, nous donne des sensations d’images cinématographiques. Mais ce spectacle, mis sous le signe de la vérité - étant d’après le metteur en scène la chose la plus importante -  peut agacer de par son moralisme trop pesant. On a tout de même l’impression, en amenant nos enfants, de les conditionner. Chers petits êtres, regardez donc ce qui arrive à Pinocchio quand il ment, ce n’est pas bien de mentir ! Il faut être sage, travailler à l’école. Si vous voulez seulement vous amuser vous vous transformerez en âne ! Certes, c’est le propre de l’histoire de Pinocchio, mais le tout est trop renforcé par Mr Loyal, tantôt cynique, tantôt compatissant. Les leçons nous sont vraiment jetées avec hargne : toujours dire la vérité, faire ce qui est juste pour soi et les autres, apprendre à travailler pour son propre bonheur et celui de son entourage.

Quoiqu'il en soit la question qui semble posée ici est "comment parvenir à vivre?" Pinocchio après tant de désenchantements comprend que la vie est là, simple, tout près de lui. Évidemment tout se termine bien, il retrouve son père dans le ventre de la baleine et lui parle encore et encore rattrapant ce temps perdu. Tant il parle que la baleine, affaiblie par la voix de Pinocchio, les rejettera sur cette belle mer de lumière. Puis voilà Pinnocchio et son père riches, le voilà intelligent et cultivé, devenu ce vrai petit garçon, ayant gagné son humanité. Pour Pinocchio et Pommerat, la vie est une épreuve de vérité. A vrai dire, ces deux derniers se sont bien trouvés.